Entre l'obstination et la ferveur

Michel JOBERT


L'Histoire a ce mérite qu'elle se dénude plus elle s'éloigne. Dans l'instant, des êtres s'agitent par passion ou par intérêt. Rien n'est clair, dans leurs jeux croisés. Eux-mêmes sont aveugles en se croyant décisifs. Mais, lentement, le destin prend son cap, ordinateur ultra-puissant qui aurait intégré jusqu'aux données les plus invraisemblables ou les plus confuses. Les mutations s'accomplissent, en surprise de la vie quotidienne, en espérance de quelques rêves obstinés.

Parler de Mohammed V, Roi du Maroc, maintenant que tout son parcours aura été éclairé de cette lumière rendue aux Justes, expose à un seul vrai danger l'emphase. Car elle-ci ne sert de rien pour exalter une mémoire, illustrer une action, rendre témoignage d'une attitude et d'une détermination. La démonstra­tion n'y gagne rien : elle s'affadit et grossit la cohorte glorieuse des mots de circonstance, qui ne pèsent jamais le poids qu'ils annoncent.

Invité, avec cette amitié et cette confiance qui m'honorent, à évoquer, à cette date et en ce lieu, Mohammed V, je voudrais lui réserver l'intimité et la simplicité de mon jugement. L'Histoire elle-même décide, mais sans raffinement : elle globalise, elle schématise, grossit le trait, et finit par être péremptoire avant de devenir insupportable ou ennuyeuse. Les individus ont, plus qu'elle, l'intuition des personnages, de leur complexité, pour peu qu'ils s'y intéressent et veulent les rendre, un instant, à la vie.,

Je n'ai vu Mohammed V qu'une fois. J'avais quinze ans, lui vingt-sept. On était en septembre 1936, à Moulay-Idriss du Zerhoun, dont le raisin blanc venait de mûrir. Le Moussem battait son plein. Les tentes officielles étaient dressées au-dessus de l'esplanade qui domine le quartier de Khiber. L'affluence des pèlerins grandissait.
On vit arriver d'abord le Résident, le Général Noguès, mince silhouette un peu voûtée sur des jambes torses, et dont le regard bleu délavé prenait quelque envol au-delà de nos têtes. Les rangs se raffermirent ; depuis la foule, je vis l'immense - voiture décapotable du Sultan surgir du- dernier tournant. Un homme jeune, aux
manières douces et affables, en descendit. Ni le site grandiose, ni la liesse popu­laire, ni les rangs attentifs de la zone officielle ne parurent l'impressionner ou l'enchanter. Il passait, dans ce petit monde qui était- alors le mien, ne laissant paraître aucun signe d'impatience ou de satisfaction. Il- représentait la continuité d'un pays, avec: cette lisse indifférence qui me parut si étrange, alors.

On a dit que sa jeunesse, au Palais de Meknès, lui avait appris tôt la réserve, la prudence et la ressource en. soi-même,- à défaut -de rencontrer la générosité alentour. La parole, rare, devait être réfléchie, l'esprit humilié se faire patient, la méditation construire plutôt que disperser ; la-soumission à Dieu était le courage quotidien, le moins frelaté et propice, inch Allah ! aux accomplissements d'un règne.Le 18 novembre 1927, la cérémonie de la bei'a, à Fès, toute mélancolique qu'elle ait été sous la pluie, scellait un pacte monarchique et populaire dont le Sultan lui-même n'imaginait pas les fortes vertus que lui conférerait l'épreuve des temps.

Mais Sidi Mohammed était un homme de l'attente. Sans doute mesurait-il le destin que lui préparait la vie confortable et retranchée des palais, où la puissance protectrice souhaitait qu'il se tînt. Il déléguerait l'autorité qui lui serait d'autant mieux reconnue qu'il ne l'exercerait pas. Il vivrait en marge de son pays ou dans ces franges traditionnelles qui s'abritent du mouvement de l'air et des idées. Il serait le Souverain-prétexte d'une grande administration qui n'en ferait qu'à sa tête, devenue la proie du vertige gestionnaire et n'apercevrait plus que sa propre légitimité, auprès de laquelle celle, transcendantale, de l'Histoire, finirait par paraître gênante. Il vit passer les résidents généraux, en charge du protectorat. Certains lui furent amicaux et ceux-ci songeraient-ils peut être que son pays lui reviendrait, mieux assuré, purgé de ses faiblesses, au bout d'une route commune ? D'autres, faute d'éclairer l'Histoire de la connaissance d'une intime réalité, pensaient conserver le Palais comme une garniture, une survivance à peine encombrante. Leur irréalisme, en plein XX° siècle, avant comme après les secousses de la Seconde guerre mondiale, engendrait la grossièreté et la mala­dresse. Plus l'erreur était visible, plus elle disparaissait à leurs yeux. Le Sultan n'avait pas placé ses observatoires aux mêmes endroits. Aux imprévisibles lendemains, dont il voyait monter l'aube, il n'avait qu'à offrir cette attente qui s'était perfectionnée en savoir, cette dialectique alliée à la modération et au charme, le sens de sa mission, religieuse et nationale. Un Empire comme celui-là, qui avait résisté aux siècles, ne pouvait que retrouver la même affirmation d'identité et de fierté.

D'ailleurs, l'opinion nationale ne cessait-elle pas de s'élaborer dans l'ombre comme au grand jour, au dehors comme au dedans ? Elle venait, comme les phalènes autour de la lampe, vers la lueur du Palais qui témoignait de la péren­nité d'une nation. Le Maroc. parlait éperdument de son avenir. Sidi Mohammed n'en perdait pas un. mot, semblant parfois ne rien entendre, disant qu'il n'avait
rien entendu ou qu'il fallait bien prendre le temps comme il se faisait. L'énorme vague mondiale déferla sur tous. Les enfants du Maroc furent, avec la France, exemplaires : de Gaulle désira que, seul chef étranger, le Sultan Sidi Mohammed devint compagnon de notre libération. Rien ne pouvait être médiocre, à ces niveaux de loyauté. Plus faible que jamais, le pouvoir politique, à Paris, priva d'interlocuteurs le Souverain marocain. Il lui resta l'impossible tâche de convain­cre des administrateurs en délire, qui n'avaient pas vu changer le monde et proc­lamaient leur autorité, au lieu d'en compter avec habileté les jours.

Alors, l'homme de l'attente devint celui de l'obstination : il ne signerait rien qui aggraverait la tutelle sur son pays. Rien ne le délierait du pacte passé avec sa nation qui ne cessait d'attendre de lui le signe avisé d'une renaissance. Ensemble, ils iraient vers l'épreuve, et ils y allaient, tandis que s'acharnaient les prétentieux à courte vue qui agissaient pour une République moribonde. La ferveur populaire ne suffisait pas à convaincre. Il faudrait en passer par une de ces mises en scène que l'Histoire monte avec plus d'imagination que le théâtre.. Chassé de son pays, mais emportant avec lui la légitimité qu'on le pressait d'abandonner, Sidi Mohammed s'en fut en Corse, et plus loin, à Madagascar, pour se confier une fois encore à l'attente. Mais celle-ci n'était plus, comme aux premières années du règne,.' faite d'observations et de paris sur l'inspiration de la Providence. Désor­mais, un peuple reprenait sa marche vers la liberté. Des siècles avaient été néces­saires pour qu'il la perdît. Deux années suffirent pour qu'il la retrouvât. L'indépendance ? Non. Le Maroc n'avait jamais cessé de se sentir indépendant. C'était une libération ; dans la liesse d'un retour triomphal, dans cette ferveur qui faisait apercevoir aux foules les voyageurs chevauchant vers leur retour parmi les astres. Avec elle, l'obstination recevait sa plus belle récompense.

La patience s'était souvent inclinée devant la force, mais elle triomphait enfin de la bêtise. Un peuple. retrouvait le chemin de son Histoire. Les hommes d'État ne méritent cette élévation de vocabulaire que par leur capacité à voir loin, à utiliser l'événement et à ne pas se laisser griser. Mohammed V fut de ceux-là. Installé dans la plénitude de ses responsabilités, alors que les pouvoirs politiques étaient à organiser, il sut être l'homme qui écoute et qui explique, celui qui concilie et ne ferme aucune porte à la bonne volonté. On ne se désigne pas soi-même « père de la patrie ». Il y faut une reconnaissance qui ne peut être seulement officielle. Il faut l'adhésion populaire, celle que ne forcent ni l'ardeur d'un instantané l'ambition d'une propagande. Il faut une action patiente qui reclasse toutes les composantes nationales où elles sont nécessaires et pour ce qu'elles peuvent donner.

Ce ne fut -pas le moindre mérite de- Mohammed V que de réussir, dès le 16, novembre, son atterrissage parmi les réalités marocaines. Il y appliqua, pour
apaiser la rivalité des partis nationalistes, la patience allusive, la courtoisie armée de charme, la dialectique dont il avait usé avec une. administration française envahissante. Le 9 mars 1956, son prône au milieu des ruines de la mosquée de la
Tour Hassan, donna la mesure de son habileté et de sa ténacité : l'imam s'adressait à la Communauté du Prophète ;Le Maroc avait besoin de calme et du concours de tous, aux heures de l'indépendance retrouvée. Le -.9 juillet 1957, il proclama prince héritier- son fils aîné, Moulay Hassan, assurant l'avenir- de la _ dynastie - par une mesure que son prestige fit aisément accepter.

Il lui resterait désormais peu de temps pour voir le pays prendre son essor. Celui-ci lui doit beaucoup. Mohammed V aussi. On aimerait qu'il pût encore crier « Vive le. Peuple ! » pour que- celui-ci réponde « Vive le Roi!».

Choisi, dit-on, en 1927, comme- «- le fils le plus faible et le plus insignifiant >» qui ne gênerait pas ceux qui l'éliraient ou le faisaient élire, il revint à Sidi Mohammed de prendre en charge, avec sa dignité, celle de sa nation. De -cette habileté, de cette modération éclairée par la connaissance,- de cette orgueilleuse -conscience de son rôle, de cette obstination manoeuvrière et inspirée, de cette bienveillance réservée au sort quel qu'il fût, mais de son acceptation jamais résignée, comment ne témoi­gnerais-je pas ici, pour avoir aperçu jadis cet homme jeune à la lisse indifférence cachant un grand destin ?